Lettres égales – abécédaire sur l’intégration du genre

L’être égale lance « Lettres égales », un projet expérimental et informel d’abécédaire collectif sur le thème de l’intégration du genre dans les politiques publiques. Le principe est simple : 52 semaines, 26 lettres dans l’alphabet. En 2026, chaque deux semaines, nous tirerons une lettre de l’alphabet au hasard. Un court texte sera proposé ici par l’Être Égale pour lier cette lettre à un mot correspondant à une pratique de l’intégration du genre, inspirée par notre expérience de formation, d’accompagnement de structures, de recherche, etc. Le texte sera partagé sur LinkedIn. Les personnes qui le souhaiteront pourront réagir mais aussi proposer d’autres mots commençant avec la même lettre et expliquer ce que ce mot représente, pour elles, en lien avec la pratique de l’intégration du genre. Leurs propositions seront publiées ici.

Il ne s’agira pas de développer des concepts ou théories mais d’explorer, en toute liberté, différentes facettes et dimensions des pratiques des unes et des autres, des doutes aussi peut-être, de tirer des fils, de tisser des idées. L’ambition est modeste, la démarche ludique et pour le résultat … on verra! Vous voulez participer ?

A comme Ajustement

Lorsque j’ai commencé à travailler sur les questions de genre au début des années 90, l’impact des politiques d’ajustement structurel sur les inégalités de genre commençait tout juste à être documenté. Conçues par les institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international (FMI), ces politiques visaient l’assainissement des dépenses publiques – condition pour l’obtention de nouveaux prêts – et se sont traduites par la réduction des dépenses des états, notamment pour les services publics (éducation, santé) et la privatisation dans une économie de marché néolibérale, adepte de la percolation (le fameux “trickle down”). Les pays “en développement” ont été les premiers visés. Les effets sur les femmes et les filles ont été désastreux : érosion des services de santé, féminisation de la pauvreté, inflation du secteur informel, retrait des filles de l’école pour qu’elles contribuent à l’économie familiale etc. Les politiques économiques des dernières décennies, un peu partout dans le monde, ont continué sur cette lancée. L’impact des politiques macro-économiques sur les inégalités de genre est, à mon sens, trop peu évoqué actuellement dans les formations et interventions sur le genre. L’intégration du genre est utilisée plus comme un pansement pour stopper l’hémorragie, que comme facteur structurant des orientations économiques. Il est temps de remettre de l’analyse politique macroéconomique dans notre travail sur le genre.

Sur un plan stratégique et opérationnel, l’ajustement est une démarche critique pour l’intégration du genre. Alors que la pression est forte pour aller vers l’innovation (avec des calendriers et des moyens qui souvent ne permettent pas d’innover), l’ajustement est souvent la manière la plus durable et consensuelle d’aborder le changement : faire évoluer ce qui existe déjà dans les organisations, dans les procédures, dans les modes de faire, les analyses, la planification et l’évaluation des politiques publiques, les programmes et les projets, et bien entendu les budgets. Les institutions et organisations, qu’elles soient de l’État, issues des cadres internationaux ou de la société civile sont souvent peu réceptives au Big Bang, surtout quand il s’agit des questions d’égalité de genre. Ajuster permet d’embarquer, et non de braquer. Ajuster, ce n’est pas manquer d’ambition, ce n’est pas éviter les conflits à tout prix. C’est travailler stratégiquement en tenant compte des rites et des rythmes des organisations pour ancrer le changement. Par exemple, dans la démarche de budgétisation sensible au genre, l’ajustement des objectifs, circuits et outils budgétaires est une étape décisive, après l’analyse, le dialogue, la concertation.        

Dans le cadre des formations sur le genre, la capacité d’ajustement des expert·es fait toute la différence : il faut sans cesse ajuster les discours, les approches et les outils d’intégration du genre, contextualiser et adapter le langage, les exemples, la pédagogie. Même quand une intervention est préparée avec discernement, des ajustements doivent souvent se faire “sur le tas”. Prévoir un plan B (et parfois C) fait partie du métier ! Ne pas rester à tout prix sur ses rails, dans sa zone de confort quand une autre voie à explorer se présente, savoir rebondir … Ah justement, ce que vous venez de dire … 

Et puis, dans Ajustement, il y a JUSTE ! Même si ce n’est pas l’étymologie du mot, je me dis que c’est un indice de la compatibilité de l’approche avec l’égalité de genre. 

D’autres contributions en A :

A comme Action (Farahnaz Kassee-Elahee) : pour moi, c’est une démarche qui demande du courage et de l’audace. Car on est éduqué à ne pas agir, à être passif ou passive et à « obéir », surtout pour les filles/femmes, donc agir demande un certain effort. Je pense qu’agir ou être dans l’action permet d’avoir l’impression de participer à un mouvement collectif, ça permet aussi de simplement changer les choses. Ça fonctionne parfois. L’action est probablement mieux que l’inaction, même s’il s’agit de toutes petites choses.

A comme AFFIRMATION (Laetitia Mazet) : C’est oser prendre sa place, même quand les règles n’ont pas été pensées pour toi. C’est dire oui à ce que l’on est, et non à l’étau qui nous limite, nous enferme et nous invisibilise.

W comme WC … Water Closet 

L’eau et l’assainissement font, depuis longtemps, partie des enjeux que traverse la question du genre. Dans la partie “assainissement”, c’est surtout la dimension du traitement des déchets solides qui centralise l’attention des politiques publiques, notamment dans les interventions internationales de coopération au développement. Le traitement des déchets liquides et des boues fécales générés par les toilettes n’est pas une thématique habituellement abordée. Dans les contextes d’assainissement où les réseaux sont raccordés au “tout-à-l’égout”, c’est une question quasi invisible parce que traitée techniquement dans les stations d’épuration. Mais dans les contextes “hors réseau”, ce sont 3,4 milliards de personnes qui n’ont pas accès à des toilettes ou systèmes d’assainissement considérés comme sûrs et correctement gérés, dont environ 1,5 milliard qui n’ont même pas de services d’assainissement de base, comme un WC privé ou une latrine et 354 millions qui pratiquent encore la défécation en plein air, faute d’installations appropriées.

Ces chiffres, je les ai découverts quand j’ai travaillé sur le projet Overdue-Just sanitation (https://overdue-justsanitation.net/) entre 2021 et 2023. En abordant la question des toilettes dans l’espace urbain par le prisme du genre, c’est un faisceau d’enjeux du plus intime au plus politique qui a émergé. S’il fallait encore le redire, l’intime est politique, et s’intéresser à ce qui se passe “autour” des WC – qu’ils existent ou non matériellement – le prouve à l’envi.   

Parler de toilettes peut sembler banal, voire inconfortable. Pourtant, c’est un sujet profondément politique et social, et surtout un enjeu de genre majeur. Derrière une porte de toilettes se jouent des questions d’accès aux droits, de sécurité, de dignité, de travail et de pouvoir. Les toilettes ne sont pas neutres : elles reflètent et renforcent souvent les inégalités entre les femmes, les hommes, les filles et les garçons.

L’accès aux toilettes est loin d’être égal pour tous. En tant que femme “pratiquant les villes”, cela ne m’avait pas échappé ! Dans de nombreux contextes urbains, en particulier dans les quartiers précaires, les femmes et les filles ont plus de difficultés à trouver des toilettes sûres, propres, abordables et proches. Elles ont aussi des besoins spécifiques : uriner plus souvent, gérer les menstruations, accompagner des enfants ou des personnes dépendantes. Quand les toilettes sont inexistantes, éloignées ou payantes, ce sont elles qui adaptent leurs corps : se retenir toute la journée, limiter leurs déplacements ou sortir uniquement à certaines heures, au détriment de leur santé et de leur liberté.

La gestion quotidienne des toilettes et des déchets humains repose très largement sur les femmes. À la maison comme dans les espaces collectifs, ce sont elles qui nettoient, entretiennent, organisent, réparent et « font avec » quand les systèmes ne fonctionnent pas. Expérience personnelle et observation à l’appui, cette dimension trouve aussi écho chez moi. Ce travail, souvent non rémunéré et invisible, est considéré comme du « care » naturel plutôt que comme un véritable service essentiel. Pourtant, sans ce travail, les villes ne tiendraient tout simplement pas. Bien que vivant principalement dans des espaces connectés au réseau, je passe depuis plus de 30 ans beaucoup de temps dans des villes où la majorité des quartiers sont hors-réseau. Je n’avais pas anticipé à ce point la charge de travail et mentale, le temps et l’attente sociale que la gestion des toilettes fait peser sur les femmes. Les toilettes sont aussi un lieu de risque et de violence. L’absence d’installations sûres expose les femmes et les filles au harcèlement, aux agressions sexuelles et à l’insécurité, notamment la nuit ou dans les espaces publics. Souvent, elles doivent se faire accompagner, attendre l’obscurité ou se cacher pour aller aux toilettes, mettant leur sécurité et leur dignité en jeu. Ce risque permanent influence leurs choix : aller moins à l’école (notamment en période de menstruations), éviter d’aller aux toilettes (avec tous les risques de santé que cela comporte), restreindre leurs déplacements. L’impact social, sanitaire et économique de l’absence de toilettes et de toilettes décentes est pourtant très peu pris en compte par les politiques publiques. Les commerçantes qui passent leur journée sur des marchés dépourvues d’installations dignes de ce nom ont mis des mots – et des actions – sur ces impensés. 

La question des toilettes est également liée à l’emploi et aux moyens de subsistance. Le secteur de l’assainissement repose sur une chaîne de travail souvent précaire et stigmatisée : nettoyage de toilettes publiques, vidange des fosses, transport des boues. Les femmes y sont largement sous-représentées dans les emplois rémunérés et surreprésentées dans les tâches les plus invisibles et les moins reconnues. Quand elles accèdent à ces emplois, elles font face à des stéréotypes persistants sur ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas faire.

Enfin, les stéréotypes et tabous pèsent lourdement sur la manière dont les toilettes sont pensées et gérées. Les règles sociales imposent aux femmes de cacher leurs besoins corporels : pas de bruit, pas d’odeur, pas de traces. Les menstruations restent un sujet honteux, rarement pris en compte dans la conception des toilettes publiques (écoles et universités y compris). Ces tabous empêchent d’en parler ouvertement, donc d’agir efficacement, et renforcent le silence autour des injustices vécues au quotidien.

Pour moi, ce projet a matérialisé les inégalités de genre de la plus concrète des manières sur un besoin qui nous concerne personnellement et collectivement. Prendre en compte le genre dans la question des toilettes, ce n’est pas ajouter un « thème social » de plus. C’est reconnaître la réalité vécue par des millions de femmes et de filles dans le monde, rendre visibles celles et ceux qui portent le poids de l’assainissement au quotidien, et concevoir des solutions politiques – et aussi techniques – plus justes, plus sûres et plus durables. Les WC ne sont pas qu’une infrastructure : ils sont un miroir des inégalités, un continuum de stigmatisations multiples et lourdes de conséquences . Agir à cet « endroit » est un levier puissant pour les réduire.

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